Schémas de fonctionnement
Julia Garimorth-Foray, 2008

Fr

Dans une conférence, prononcée en mars 1968 au Musée d’art moderne de New-York – et devenue depuis célèbre sous le titre »Other Criteria« – Leo Steinberg évoquait, notamment à propos de l’oeuvre de Robert Rauschenberg, le passage du plan du tableau du vertical à l’horizontal. Ce passage implique un changement radical dans le »sujet« de l’art. Ainsi Rauschenberg ne nous donne plus à voir un monde fictif, figuratif ou abstrait, depuis cette fenêtre ouverte qu’était autrefois le tableau. Son tableau devient une surface picturale opaque, obtuse, réceptacle plutôt qu’ouverture, sur laquelle viennent se déposer des données. »Une surface qui apparaît comme le symbole du cerveau dans sa fonction de transformation du monde extérieur, absorbant sans cesse des données brutes qui viennent s’inscrire sur un tableau surchargé«. Et Leo Steinberg ajoute: »le plan du tableau de Rauschenberg est l’équivalent de la conscience plongée dans le cerveau de la ville«. On pourrait étendre cette analyse aux oeuvres de Laurent Ajina. Ses peintures présentent des tracés, des réseaux de lignes qui semblent être des schémas de fonctionnement –comme des schémas de circuits électriques- sans fonctionnalité identifiable. Ces tracés se poursuivent parfois hors des limites de l’oeuvre originelle, vont rejoindre d’autres oeuvres créant de la sorte un vaste réseau, une plongée dans le cerveau de la ville, une sorte d’enregistrement du rythme du monde. Ces tracés renvoient peut-être, sous la forme d’une schématisation, d’une abstraction, –mais sans que cela soit explicite, ni même suggéré par l’artiste- aux villes, qui sont des amas de signes, de volumes, de lumières. Mais qui sont surtout des ensembles de connexions, des réseaux de transport de personnes, de fluides, de matières, d’informations, c’est-à-dire de gigantesques assemblages de connexions matérielles et immatérielles. Car la connexion, et l’extension qu’elle implique, sont au coeur du travail de Laurent Ajina. Formellement, il ne s’agit même que de cela: l’extension du tableau hors de son champ, l’extension des volumes par leur multiplication, la constitution d’un réseau de lignes, les connexions que ces lignes établissent entre elles, l’interconnexion des volumes, des tracés au mur et des toiles. Mais il ne s’agit pas que d’un exercice formel, tout simplement peut-être parce que le temps du formalisme abstrait est passé.Les tableaux de Laurent Ajina ne traduisent pas non plus une expérience visuelle quelconque, ne font en rien une référence même implicite à un acte de vision. Ils sont avant tout des processus. Le plan du tableau, le mur, sont des réceptacles: ils reçoivent des informations, ils reportent des données. Ils sont ainsi l’équivalent d’un sismographe qui rendrait compte de la perception du monde, de ses rythmes, de ses modes de fonctionnement. Ce report peut se faire dans le désordre et le chaos; il peut se faire aussi dans la cohérence. Tout le travail de Laurent Ajina est dans cet entre-deux: entre données brutes et données maîtrisées. Chaos ou cohérence. Le titre que l’artiste donna à l’une de ses expositions new-yorkaises, The Perfect Line? nous met sur la voie. Il s’agit bien de retrouver dans l’écheveau des tracés et des lignes – et dans le chaos qu’ils peuvent désigner – une forme de pureté ou de perfection, une sorte de classicisme de la ligne et du dessin en somme. Ce classicisme est le fil secret qui court à travers les oeuvres et les fait tenir ensemble, leur donne cette évidence de leur cohérence. C’est lui aussi qui permet de faire verser dans l’imaginaire du spectateur, depuis les oeuvres, l’idée de perfection.

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